Automne 2007

Depuis que Brigitte est revenue dans ma vie, je cherche constamment dans mes souvenirs les moments oubliés de ces quelques mois merveilleux passés à ses cotés... c’est vrai que tout est un peu flou dans ma tête... Tout cela est si loin maintenant... Parfois c’est elle qui me rappelle une anecdote... parfois c’est moi... Mon Conscient me l’avait déjà proposé plusieurs fois... et j’avais déjà eu l’occasion de tester ce genre d’expérience... mais cette fois il faut aller jusqu’au bout... sans reculer... Je veux savoir, tout savoir... et comprendre ce malaise que je ressens parfois tout au fond de moi. Le retour de Brigitte me pousse dans ce sens... et la montagne “sainte - Victoire” aussi...  Aux portes de Moi - même, j’hésite une dernière fois... je sais qu’il faudra peut être rompre avec des certitudes... afin de reconstruire autrement. J’entre...

 La première salle est immense... il y a des milliers de choses bien rangées... Je retrouve tout ce qui m’est familier, tous mes proches, et tout ce qui me touche profondément... J‘y trouve même quelques projets abandonnés... comme neufs, prêts à servir de nouveau ! Il y a bien sûr la montagne “sainte - Victoire”... je viens de lui parler... c’est donc elle que je retrouve en premier ! Tout est dans l’ordre, bien rangé... et tout est en couleur... des couleurs bien vives, bien brillantes... c’est facile et on ne risque pas de se perdre... “Je vous attendais”... s’écrie t-on derrière moi ! Je me retourne. C’est ma Timidité !... Elle s’avance vers moi, fière... “Encore toi!” je lui lance d’un ton sec... “Je croyais t’avoir rangée dans un placard beaucoup plus tôt que ça .” “Hé non, mon pauvre Laurent, tu ne t’en rends plus compte mais je suis toujours là !!! bien vivante !... Je n’interviens plus aussi souvent !!! Je t‘ai laissé un peu de liberté... Je suis toujours présente dans ta vie mais avec plus de tact, de discrétion, et de subtilité... Je ne te gène presque plus !... La classe non ?"        “m’ouais... si on veut !”...

Je n’avais pas l’intention de l’emmener avec moi... mais ici on ne choisit pas... ce qui est passé est immuable, gravé à jamais... et les traces sont indélébiles... C’est mon Conscient qui vient de me dicter cette superbe fin de phrase ! en direct !... “OUI” confirme t-il... “mais ce n’est pas de moi !... En avant... il y a beaucoup à voir !...  Ici rien ne me surprend... la mémoire proche, je la connais bien, je m’en sers souvent... Nous essayons donc de passer directement dans la salle suivante... à grands pas. Il faut traverser entièrement cette première salle afin de franchir la porte, loin là bas... tout au fond... mais avant à droite, une voiture, c’est la Porsche de Fabrice ! Des motos, et encore des voitures... c’est le coin “mécanique” par ici ! Et tous ces gens là bas, tous les amis sont là ! Et Christine, elle est partout ! Et Charmelle, et Jéromine... elles sont aussi partout !... oui je sais c’est normal... je les aime.. “Allez on continue !” me dit mon Conscient... ” Nous sommes ici pour remonter jusqu’à ta plus tendre enfance...” Il ne faut pas trainer.

La deuxième salle est tout aussi grande... mais il y a moins de choses... c’est moins dense... et c’est assez mal rangé... Surtout, ce qui me frappe vraiment ce sont les couleurs plutôt pastels... ce n’est qu’une impression ? je ne sais pas... enfin ça se remarque sur les côtés, dans les recoins “Oui... c’est juste” me dit mon Conscient... “tu as raison... c’est à cause de ta Mémoire... c’est elle qui est responsable, mais ne t’inquiètes pas, tout le monde a le même problème !”  “je te fais confiance“... j’ai toujours fait confiance à mon Conscient... il est très fidèle et je n’ai rien à lui reprocher... Oh, voici Olivier... c’est vrai que je ne l’ai pas vu depuis longtemps... Là bas, regardez ! Sur ces grands placards c’est écrit “vacances”... j’ouvre une porte. Certaines étagères sont vides et d’autres bien pleines... Et là sur celle-ci je vois des choses mais toutes sont emmêlées les unes aux autres et puis il y a dessus une belle couche de poussière... Je souffle... la poussière s’envole, les couleurs reprennent vie... Je retrouve des souvenirs oubliés ! C’est vraiment très agréable les souvenirs. Mais pourquoi tant d’étagères vides ? Mon Conscient me regarde droit dans les yeux et me dit : “La mémoire efface les choses inutiles ou futiles... et ne garde que les choses assez belles, ou suffisamment importantes à tes yeux... ou à ton cœur !!! Je croyais que tu le savais pourtant !”... “Oui je le sais... mais quand même je pensais qu’il resterait beaucoup plus de choses... et là je suis un peu déçu...” Mon Conscient renchérit : “Tu aurais dû te retourner plus tôt sur ton passé, et entretenir les souvenirs, les dépoussiérer de temps en temps !... c’est trop tard maintenant... “ Mon cœur se serre... cette richesse est perdue, c’est dommage... Pourquoi je ne me suis jamais retourné ? Je ne sais pas trop... Ma fuite aurait été trop longue ?... J’arrive avec trop de retard... 

A ma gauche la “sainte -Victoire” !. Elle a toujours ses couleurs... tant mieux... Fière au milieu du passage... elle est comme ma colonne vertébrale ! Elle rassure encore... Plus loin je suis heureux de trouver ma soeur... ma soeur de cœur... mais si je vous en ai parlé, elle s’appelait Anne... et voilà comme à chaque fois que je pense à elle et à toutes les bêtises que l’on a fait ensemble, les larmes arrivent... Il faudra m’en excuser... Sa joie de vivre me manque mais j’aime penser à elle le plus souvent possible, grâce à quoi elle garde des couleurs vives et brillantes dans ma mémoire...

Mon Conscient me prend par l’épaule et me pousse vers la salle suivante. On approche... Hé mais c’est fermé !!! Il y a une grille à la place de la porte ! et aussi cette pancarte “Danger” en rouge... Mon Conscient est perplexe... ma Timidité veut que nous abandonnions... bien évidemment !... Mais enfin, c’est chez moi ici ! Je peux aller où je veux, non ?... Si moi je n’entre pas dans cette salle, qui d’autre pourrait le faire ??? “Tu es à la porte de ton enfance ” m’explique mon Conscient, “Et c’est ton INCONSCIENT qui en est le gardien, c’est lui qui règne en maître dans cette partie de toi même !... C’est pour cela qu’il y a beaucoup de danger si tu entres... car tu peux découvrir des choses... comment te dire ?... des choses quoi !!! “ Mon Conscient est un peu gêné.... “Mais tu sais bien que je n’ai pas peur ! je suis un dur à cuire... un costaud !“ Pour franchir cette grille qui est fermée d’un gros cadenas rouillé, je dois me glisser entre deux barreaux... Il faut enlever tout accessoire, tout vêtement, toute carapace, toute protection du corps et de l’esprit, afin de me faire aussi mince que possible... Quelques petites minutes d’effort et je tente le passage... ça marche ! j’entre ! Ce n’était pas si difficile !... La salle est toujours aussi grande mais presque vide ! Comment se fait - il ? Il fait plutôt sombre par ici, on dirait que cet endroit n’a jamais été entretenu... Tout est gris, terne, sauf quelques toutes petites “choses” encore colorées par ci par là... il faut que nos yeux s’habituent à la pénombre... on se croirait dans un vieux grenier.. Nos yeux s’adaptent un peu et ma Timidité éclate de rire en me regardant...”Qu’est-ce que tu as à rire comme ça ?” Elle ne peut pas répondre et continue à rire de plus belle !!! Je baisse le regard vers mon corps... Qu’est ce que c’est que ça ??? Ma peau a disparu et j’ai le corps bleu pâle uni, je touche mon ventre, c’est mou ! c’est tout mou, comme... comme un Glups !... mes bras aussi sont mous... ça voudrait dire que... Non !!! Pas un Glups, je ne veux pas être un Glups !!! Mais bon sang... non ! c’est trop fragile un Glups !!! Ça garde toutes les traces en plus !... Et mon cœur... on dirait... oui c’est... c’est de la guimauve !!! Non non non !... j’avais fait tant d’efforts !!! Je ne veux pas être aussi fragile que ça !!! Je croyais être devenu assez fort avec toutes ces années... Pas un coeur en guimauve !!! Je ne veux pas ça !!! J’étais si ”costaud” !!! Mon conscient me rappelle à l’ordre : “ici on ne choisit pas et les traces sont indélébiles... tu l’as dit tout à l’heure...“ “C’est vrai... mais je pensais vraiment que... enfin quand même ! un cœur en guimauve ! “ Je suis face à ma fragilité... sans protection.

Un peu dépité, dans la pénombre, je scrute les environs... Hé... là bas ! C’est Brigitte à 13 ans ! Regardez ! Pas un brin de poussière ! Elle me tient la porte ! Ses yeux sont bleus... pas n'importe quel bleu... un bleu comment dire... autre, unique... un bleu clair transparent... qu'est-ce qu'elle est belle !!! Qu'est-ce qu'elle est grande aussi... beaucoup plus grande que moi !!! ou est-ce moi qui tout à coup aurait rétréci ?... L’impression est étrange... étrange comme j’ai envie de me mettre à genoux et pleurer à ses pieds... “ Reprends toi donc, s’il te plaît !!! “... Heureusement mon Conscient me secoue... car je resterais bien là... au fond de ma mémoire... pour la serrer enfin très fort dans mes bras... pour l’éternité... pour l'éternité.

“Nous devons explorer plus loin, sauver ce qui peut encore l'être... ” Un tour d’horizon rapide, mais à part Brigitte je ne vois personne d’autre... Juste ce vieux tourne - disques tout gris, là par terre, qui marche encore et qui m’ envoie parfois “Angie” des Stones, mon premier 45 tours... la pochette est encore très colorée car je l’entends souvent sur les ondes... le souvenir est resté... Et c’est encore étrange... cette chanson est un hommage à une très belle femme... Et quoi d’autre ? Seulement des placards... il n’y a que des placards dans cette immense salle vide !... J’ouvre ces lourdes portes anciennes... les unes après les autres... Il n’y a rien !... c’est vide ! Tout est vide ! Mais pourquoi il n’y a rien d’autre ??? C’est mon enfance tout de même ! Pourquoi je ne vois rien ?... Pourquoi tout est vide ? c’est désespérant !!! Mon coeur se serre encore plus fort tout à coup... Il ne me resterait que Brigitte et ce vieux tourne-disques ?...

Papa, Maman, où êtes vous ? Richard tu es là ? Je me sens très seul sans vous... mais où sont-ils ?... Brigitte me parle ?... “Heureusement que tu es là ma Princesse !“ Je comprends alors pourquoi mon premier amour est si présent dans mon coeur malgré tout ce temps... Elle est seule dans la mémoire de mon enfance... et puis elle m’avait écrit ‘je t’aime” 12 fois de suite !... et ... et là, qu’est-ce que c’est ? Cette enveloppe par terre dans la poussière ?... C’est la lettre de Brigitte ? Oh comme j’aimerais la retrouver cette lettre ! Il était moins une... encore un peu et je ne l’aurais jamais aperçue !... ensevelie !... Vite, impatient je souffle toute cette vieille saleté... en vain... il faut frotter avec la paume de la main... ça y est... ça part un peu... mais... c’est mon écriture sur cette enveloppe ! Je frotte encore plus fort !... Son nom et son adresse apparaissent... Ma réponse à sa lettre d’amour ? Elle n’est pas décachetée... mais alors ??? Cela voudrait dire qu’elle ne l’a jamais lue ???... Pourquoi ? mais pourquoi ??? c’est pas vrai !!! ... Brigitte excuses moi, je t’en prie... tu n’as jamais reçu ma lettre ! ... et... et je n’ai pas d’explications ! ...

Maintenant je te comprends :

“Il faudra se pardonner mutuellement... Ni l'un

ni l'autre ne pouvions imaginer que cet amour Brigitte Briot

inachevé nous a imprégné et laissé des traces indélébiles...”

Brigitte, ton mail résonne encore dans ma tête... 


Il faut essayer d’aller encore plus loin... Il y a bien encore quelque chose avant mes 13 ans ! Cherchons encore... Oui par là je devine la DS de Papi avec son beau tissu rouge sur les sièges, il y a Richard qui joue à l’intérieur... la “grande montagne” au loin... tout cela est encore très coloré... Quelle chance nous avons !!! Nous courrons jusqu’à la DS ... C’est bien elle, c’est rassurant... Richard joue avec ses Glups...

J’aimerais bien un jour, connaître enfin mon frère...

Nous scrutons encore la pénombre... Peut-être une ou deux choses à sauver encore... Mais tout autour... là... qu’est ce que c’est ? Ce grand trou ? Cet immense trou tout noir ? C’est incroyable ! Il est tellement immense qu’on ne voit pas l’autre bord là bas... ni le fond... c’est trop noir... et le vent qui tourne à l’intérieur ! j’ai peur... j’ai très peur... Heureusement ma Timidité me tient par l’épaule afin de ne pas tomber dans ce vide... Les pieds au bord du trou, je ne vois pas le fond... C’est vraiment terrifiant... Le voilà donc enfin, ce grand vide que je ressens quand je pense à mon enfance, ce grand vide qui est à coté de moi quand je me sens trop seul, le grand vide qui me poursuit quand je m’ennuie, le grand vide qui fait peur la nuit dans les cauchemars... Ce grand vide que je fuis depuis tant d’années... Je me doutais de certains manques... mais pas ça... Vraiment, j’avais l’espoir de trouver quelque chose... quelque chose d’autre que du vide....

Mon Conscient met quelque temps avant de proposer un début de réponse : “Ici c’est l’Inconscient qui gère ta mémoire... mais je te l’ai dit tout à l’heure ! “  “oui et alors ?”  “Et bien l’Inconscient ne garde que ce qui est bon pour toi ! bon pour ton avenir ! ou pour ta construction... tout le reste est jeté systématiquement ! “ “tu veux dire que... “  “Je veux dire qu’il se débarrasse de tout ce qui ne porte pas d’émotions positives, tout ce qui est trop sombre ou triste... et ne garde que les choses “grandes” ou “belles”... Et oui effectivement nous aurions dù trouver ici de la joie de vivre... du bonheur... des week ends sympas, des jeux en famille, des loisirs, des activités sportives ou culturelles... et aussi des vacances avec tes parents, toutes les vraies valeurs finalement, enfin tout ce qui fait qu'un enfant grandit normalement... qu’un adolescent se structure convenablement.“

“tu veux dire... juste un peu d’attention finalement ?”

“C’est un peu ça... effectivement, mais... moi j'appelle ça de l’Amour tout simplement... Enfin ce qui est certain aujourd’hui, c’est que tu t’es construit tout seul avec un grand vide pour fondations, un grand trou à la place des valeurs familiales et un grand manque à la place de l’Amour.“

Tout s’organise dans ma tête... le puzzle prend forme... toutes les réponses à ces questions récurrentes... Je sais maintenant pourquoi j’ai peur du vide, du noir... pourquoi je n’ai jamais su dire “je t’aime”, pas même à mes enfants... et puis aussi pourquoi je suis si sensible et fragile ou bien encore pourquoi le sentiment d’abandon me fait si peur... et pourquoi je suis plutôt radical dans mes propos... un peu révolutionnaire, provocateur aussi... et le manque de confiance en moi... J’ai même tout à coup les réponses à des questions encore bien plus intimes... Je réfléchis : “Ce n’est pas si grave !... Mes parents m’ont toujours dit que je m’en étais “bien sorti” ... alors si les parents le disent... c’est que c’est vrai !... non ?”

 

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Heureusement j’ai apporté avec moi les 7 ou 8 photos sépia que j’ai trouvé chez ma mère début Octobre... Je les jette les unes après les autres vers le vent glacial qui tourne indéfiniment dans ce grand vide... Est-ce que ce sera suffisant pour arrêter ce vent froid et combler le manque ?.. Ce sont des photos de moi bébé avec mes parents ou bien avec mon ours en peluche... un bel ours blanc ! Quand j’ai trouvé ces vieilles photographies, j’ai d’abord été surpris... puis très ému... J’ai vu de l’Amour sur ces photos... alors je les ai serrées contre ma poitrine plusieurs minutes. J'aurais voulu les entrer en moi... les ranger dans mon coeur...

Maintenant je sais qu’au début il y avait... un bel ours blanc... Un ours peut-il être “l’origine du monde” ?

Alors y a t-il plusieurs “origines du monde” ?

Un peintre comme Gustave Courbet aurait fait plusieurs esquisses ?

Très certainement oui.

 



Brigitte Briot et Laurent SauvalPage 72

 

Brigitte Briot mon amour éternel